Pourquoi ces réformes en profondeur sont-elles le véritable pivot du projet politique porté par Macron et les Ultra-Libéraux ?
Le 19 novembre dernier, Edouard Philippe publiait un tweet, à la Donald Trump, pour annoncer la réforme intitulée « Bienvenue en France ». Cette mesure, contrairement à ce que son nom laisse penser, ne vise absolument pas à faciliter la venue d’étudiants étrangers dans les universités françaises, mais au contraire, à multiplier de façon exponentielle les frais d’inscriptions pour les potentiels étudiants non ressortissants de l’Union Européenne. Pour la licence, le prix d’inscription passe de 170 euros par année, à 2770 euros. Pour les masters et doctorants, le prix passe de 243 euros à 3770 euros, soit une multiplication des frais par près de 16.
Le premier ministre justifie cette augmentation par le fait que cet argent récolté grâce aux étudiants étrangers, nécessairement issus de bonne famille, permettrait de payer les bourses des étudiants méritants mais peu fortunés. Il affiche aussi son ambition d’accueillir pour l’an prochain 500 000 étudiants étrangers, contre 320 000 aujourd’hui. Ces tweets sont bien évidement démagogiques et résultent de simples éléments de communication, lorsque qu’on sait que le gouvernement n’a pas hésité à s’en prendre aux étudiants les plus précaires, par la baisse des APL notamment.
Concernant la supposée forte augmentation du nombre d’étudiants étrangers, elle est logiquement irréalisable, d’autant plus que depuis cette annonce, on note une baisse drastique de la fréquentation des bureaux de Campus France dans la plupart des pays. Un des tweets pourtant, apporte des éléments intéressants quand à la pensée globale et aux objectifs de ce gouvernement à long terme en matière d’enseignement supérieur : « Gagner la bataille de la concurrence internationale en accueillant les étudiants les plus brillants et les plus méritants, qu’ils viennent de Pékin ou de Khinssaha » Le mot est lâché : la concurrence internationale, le fer de lance de l’idéologie néolibérale. Cette concurrence, qui serait bénéfique à tout le monde, cette concurrence internationale qui est utilisée pour justifier la privatisation de services publics comme la SNCF, qui est utilisée comme argument pour justifier les délocalisations d’emploi et les fermetures d’entreprises. Cette concurrence, cette loi du plus rentable, qui s’impose drastiquement depuis 40 ans dans l’économie, est en train, progressivement depuis ces dernières années, de s’imposer dans l’éducation et l’enseignement supérieur. Cette augmentation des frais d’inscription n’est qu’une mesure de plus (et pas la dernière!) pour restreindre l’accès à l’université, pour ne garder que les éléments les plus « compétitifs et rentables » sur le marché du travail, c’est à dire les étudiants qui peuvent payer leur études et/ou qui sont excellents dans leur domaine. Si possible un domaine rentable pour l’économie capitaliste à l’échelle internationale.
La ministre Frédérique Vidal disait l’an dernier, dans le cadre de la mise en place des master IDEX à Nice (des Master d’excellence dont les frais d’inscription s’élèvent à 4 000 euros l’année), que les universités françaises se doivent de rayonner à l’international, et d’occuper de bonnes places dans les classements internationaux tel que le classement de Shanghai. Pour assurer cette compétitivité de l’enseignement supérieures, les différents gouvernement français ont multiplié les reformes :
– D’abord en 2007, la loi LRU, qui décrète l’autonomie des universités, c’est à dire qui autorise le financement des universités par des capitaux extérieurs privés (ce qui diminue l’investissement public, et commence à créer une hiérarchie entre les universités bien financées par les entreprises, et celles qui sont délaissées, à la fois par le secteur privé, et par l’Etat). Le président d’université peut être également bien plus libre dans la manière de gérer son université, ce qui le rapproche d’un PDG d’entreprise.
– Depuis 2009, les pôles universitaires des différentes régions fusionnent, afin de former de plus gros pôles universitaires, à l’échelle régionale, incluant souvent des structures privées. C’est le cas dans la région avec l’université d’Aix-Marseille, ou plus récemment, en 2015, lorsque l’Université de Nice Sophia-Antipolis devient l’Université Côte d’Azur, et englobe des écoles privées comme l’ESRA, L’EDECH ou la Skema, entre autre. C’est un mécanisme similaire aux fusions d’entreprises, lorsqu’un groupe industriel est racheté par un autre, dans l’optique de gagner des parts de marché.
– Sous Macron, l’offensive visant à faire de l’enseignement supérieur et de la recherche un pilier central du modèle néolibéral s’est accéléré, avec la Loi ORE, qui, via la plateforme Parcoursup, met en place la sélection à l’entrée de l’université, selon des critères définis par les établissements. Cela traduit deux choses. Premièrement, les attendus d’un établissement à l’autre sont désormais différents. Le bac n’est plus la clé universelle qui permet d’accéder à l’université. Il faut désormais des compétences supplémentaires, et les attendus sont plus ou moins élevés selon l’établissement et la filière dans lesquels on postule. Une hiérarchie des établissements se créée donc avec cette sélection, ce qui va se ressentir à l’obtention du diplôme et lors de l’arrivée sur le marché du travail .Les diplômes sont désormais « à la carte », avec la multiplication des options, des stages, et la possibilité de faire une licence en 2, 3 ou 4 ans, au choix. Cette Loi ORE hiérarchise les étudiants, les facultés et les diplômes. Elle va orienter les « meilleurs » lycéens dans les meilleurs universités et laisse sur le carreau ce qui n’ont pas assez de capital culturel ou qui viennent d’un lycée trop « mal coté » pour passer entre les mailles de la sélection. Pour que les universités puissent se justifier d’attirer les meilleurs étudiants, elles se doivent d’être bien classées dans les classements internationaux, et de mettre en place des programmes d’excellence, le plus souvent coûteux pour les étudiants. C’est ce qu’a mis en place l’UCA avec l’ouverture des Master IDEX (Indicateur d’excellence), à hauteur de 4 000 euros l’année. Ces « Masters », dont les cours sont entièrement dispensés en anglais sont reconnus à l’international et dans le monde du travail et de la recherche comme des diplômes d’une qualité supérieure à celle des masters « classiques ». En réalité, la qualité de l’enseignement n’est pas supérieure à celle d’un master classique dans la même université, ou tout du moins, le prix n’est absolument pas justifiable par cet argument. Mais peu importe en réalité, le tout est de le faire croire, et faire en sorte que les acteurs jouent le jeu de chaque coté. Faire croire que parce qu’on a investi plus d’argent, alors le diplôme sera obligatoirement de meilleur qualité. Que le fait de payer plus cher donne donc accès à plus de débouché dans son domaine, et à un avantage sur ces concurrents lors d’une recherche d’emploi. Les étudiants qui en ont les moyens vont accepter de payer cher pour obtenir ce « Master amélioré ». Il y a donc un double levier de concurrence, dont les deux cotés s’alimentent mutuellement. D’un coté les universités qui, par la sélection, vont sélectionner les meilleurs étudiants selon leurs besoins, ceux de la recherche, et des entreprises dans leur domaine, et de l’autre les étudiants les plus fortunés (qui sont aussi ceux qui ont accès, ou peuvent avoir accès facilement au capital culturel) qui sélectionnent leurs universités selon le diplôme qu’elles seront en mesure de leur fournir. De l’autre coté de l’échelle, on retrouve les étudiants issus des « lycées en difficulté » et/ou ceux qui ont eu des notes moyennes, qui se retrouvent sur liste d’attente sur Parcoursup, voire parfois, avec une liste de voeux uniquement composée de refus. De leur coté, les universités « En Marge » sont délaissées par l’Etat, et ne reçoivent pas un financement à la hauteur de leurs besoins, avec pour conséquences directes : des bâtiments délabrés, un manque de personnels administratifs, des amphis surchargés, des enseignants-chercheurs sous contrat précaires… Cette liste est non exhaustive. Cette institutionnalisation de la concurrence à l’université, qui se joue bien souvent dès le début du lycée, est un moyen de mettre fin, de manière légale et institutionnelle, à la fameuse « Égalité des chances républicaine ». Si la sociologie a montré depuis plusieurs décennies déjà que l’égalité des chances est plus que très imparfaite, et que les chances de réussite de chaque individu dépendent largement de son environnement social et de son accès aux différentes formes de capital économique, social et culturel, il n’en reste pas moins que c’est la première fois en France que la sélection à l’entrée de l’université publique se fait de manière brute et officielle, par l’instauration d’une loi. De plus, l’inégalité se fait désormais aussi sur le niveau géographique, étant donné qu’un lycéen issu d’un établissement de province, pas spécialement bien réputé, sera souvent derrière les lycéens des lycées des grandes villes lors de la sélection, et ce, même si il a de bien meilleurs résultats. Dans ce contexte, la loi sur la hausse des frais d’inscription pour les étudiants étrangers extra-communautaires, en plus d’avoir un caractère raciste évident, est surtout un moyen pour les gouvernements d’avancer doucement vers l’idée de la fin de l’université gratuite, et l’instauration d’une université payante à l’image des pays anglo-saxons. L’idée est de faire payer les extras-communautaires, puis les étrangers européens et enfin les étudiants français. Avec cette méthode, cela permet d’augmenter très fortement et rapidement les frais d’inscription, sans avoir à passer par des « paliers ». Les étudiants qui veulent accéder à l’université devront, dans la plupart des cas, contracter un crédit, comme cela se fait depuis longtemps outre-atlantique. Sous couvert de modernité, de concurrence et d’innovation, on incite les étudiants à s’endetter pour payer leur formation. Ainsi, on peut les rendre corvéables à merci, puisque qu’ils seront ensuite obligés de rembourser leur(s) crédit(s) sur plusieurs années après leur études. Aussi, l’accès au savoir à l’université n’est plus un bonus ou même quelque chose que l’on recherche pour être plus compétent, mais désormais un investissement, à destination de ceux qui peuvent se le permettre, afin d’optimiser ses compétences et sa rentabilité, avant de se mettre au service d’une entreprise.
L’université est un moyen de développer son Capital Humain (Les capacité de rédaction, d’analyse, de mémorisation, les savoirs…), pour les mettre aux service d’une entreprise, et donc du capital économique. Le diplôme ne sanctionne plus la maîtrise de connaissances et de savoir-faire dans une discipline intellectuelle, mais une garantie pour une entreprise, que l’on est une valeur sûre, que l’on peut être rentable et adaptable pour répondre à ses besoins. La nouvelle tendance du XXIème siècle et du néolibéralisme européen est donc de privatiser les lieux du savoir et de la connaissance pour les intérêts du capitalisme, avec pour seuls objectifs la compétitivité des entreprises (qui s’intéressent seulement aux meilleurs étudiants ultra spécialisés), et la recherche dans les domaines dits « d’avenir » qui présentent un intérêt pour l’économie capitaliste mondialisée. Ainsi, la connaissance comme but en soit est oubliée, de même que les sciences humaines, jugées non rentables, ou encore les domaines de recherche trop coûteux ou n’étant pas rentables à court terme. A titre d’exemple, ce n’est pas demain la veille qu’on investira dans la recherche spatiale, domaine pourtant fascinant, et indispensable pour le futur. L’objectif du gouvernement d’Emamnuel Macron, et d’autres gouvernements en Europe, est donc progressivement de mettre fin à la gratuité de l’enseignement supérieur et de se tourner vers un modèle d’université payante comme on trouve aux Etats-Unis et au Canada. Rappelons qu’au Canada, une année d’enseignement supérieur à l’université se chiffre entre 20 000 et 30 000 dollars par an. Aux USA, l’année d’enseignement coûte entre 20 000 et 70 000 dollars selon les établissements. Tout en sachant que les frais d’inscription augmentent de 9% à 12% par an ! Le crédit étudiant constitue la norme dans ces pays et un étudiant américain a une dette moyenne de 32 000 dollars. Certains traînent cette dette toute leur vie sans jamais pouvoir la rembourser et sont en permanence dans un situation précaire malgré leur diplôme. Les universités nord-américaines, de leur coté, sont engagées dans une course aux chiffres d’affaire, car l’Etat ne leur donne plus de subvention, et qu’elle veulent attirer les meilleurs étudiants étrangers, et les plus fortunés. Exactement le projet prévu en France par Macron, Vidal et leurs disciples.
En tant que communiste, il est de notre devoir de lutter contre ce projet cauchemardesque, et de militer au contraire pour une éducation plus égalitaire, plus saine et porteuse de valeurs sociales.
L. Silva